dimanche 21 octobre 2007
Charles Baudelaire...
Ciel brouillé
On dirait ton regard d'une vapeur couvert ;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l'indolence et la pâleur du ciel.
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les coeurs ensorcelés,
Quand, agités d'un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort.
Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
Qu'allument les soleils des brumeuses saisons...
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouillé !
Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l'implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?
lundi 16 juillet 2007
Charles Baudelaire......
Le
vin du solitaire
Le regard singulier
d'une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;
Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur ;
Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
Les sons d'une musique énervante et câline,
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au coeur altéré du poète pieux ;
Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
- Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !
vendredi 18 mai 2007
charles Baudelaire....
La sottise, l'erreur, le
péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
lundi 29 janvier 2007
Charles Baudelaire.....
L'aube spirituelle
Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille
Entre en société de l'Idéal rongeur,
Par l'opération d'un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur,
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,
Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
A mes yeux agrandis voltige incessamment.
Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Ame resplendissante, à l'immortel soleil !
jeudi 7 septembre 2006
Charles Baudelaire.....
Le rêve d'un curieux
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : " Oh ! l'homme singulier ! "
- J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d'horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.
J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la vérité froide se révéla :
J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. - Eh quoi ! n'est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j'attendais encore.
vendredi 23 juin 2006
Charles Baudelaire...
Elévation
Au-dessus des étangs, au dessus des vallées
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!
lundi 24 avril 2006
Charles Baudelaire......
L'albatros
Souvent,
pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
jeudi 23 mars 2006
Charles Baudelaire......
Spleen
: Pluviôse, irrité contre la ville entière
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
Mon chat sur le carreau cherchant une litière
Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal d'une vieille hydropique,
Le beau valet de coeur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts.
vendredi 17 mars 2006
Charles Baudelaire......
Le port
Un port est un
charmant séjour pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel,
l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le
scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les
yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement
compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à
entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis surtout, il y
a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni
curiosité, ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur
le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de
ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.
jeudi 9 mars 2006
Charles Baudelaire......
Anywhere out of the world
Cette vie est un
hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci
voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de
la fenêtre.Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et
cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon
âme " Dis - moi mon âme, pauvre âme refroidie,que penserais-tu d'habiter
Lisbonne ? Il doit y faire chaud et tu t'y ragaillardirais comme un lézard.
Cette ville est au bord de l'eau ; on dit qu'elle est bâtie en marbre et que le
peuple y a une telle haine du végétal,qu'il arrache tous les arbres. Voilà un
paysage fait selon ton goût, un paysage fait avec la lumière et le minéral et
le liquide pour les réfléchir !Mon âme ne répond pas." Puisque tu aimes
tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux - tu venir habiter la
Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras - tu dans cette
contrée dont tu as souvent admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de
Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mats et les navires amarrés au pied des
maisons.Mon âme reste muette.Batavia te sourirait peut-être davantage, nous y
trouverions l’esprit de l'Europe marié à la beauté tropicale
Pas un mot. - Mon
âme serait - elle morte ?" En es-tu donc venue à ce point
d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S'il en est ainsi,
fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort -. Je tiens notre
affaire, pauvre âme ! nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin
encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c'est
possible ; installons - nous au pôle.Là le soleil ne frise qu’obliquement la
terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la
variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant... Là, nous pourrons
prendre de longs bains de ténèbres cependant que, pour nous divertir les
aurores boréales nous enverrons de temps en temps leurs gerbes roses, comme des
reflets d'un feu d’artifice de l’enfer !Enfin, mon âme fait explosion et
sagement elle me crie : " N'importe où ! N'importe où ! pourvu que ce soit
hors de ce monde !







